Sur la petite place de la ville, non loin de l'église, l'immeuble, sans vis-à-vis, est accueillant de prime abord. A l'étage, l'appartement de trois pièces loué par Caritas est lumineux, propre et bien entretenu, comme la cage d'escalier. Ana, nous accueille en toute simplicité. Elle est seule. Sa fille Maria et son fils Dragan sont à l'école. Son époux Peter vient de sortir. Dans le living, trône, en bonne place, le téléviseur et sur le guéridon, un bouquet de fleurs fraîches. Adossée à la cheminée une photo de famille avec des enfants souriants... Autour d'une tasse de café, Ana qui vient de rouler une cigarette, se confie. Péniblement. Mais peu à peu ses souvenirs se ravivent. Elle ne veut pas nous importuner avec son parcours de réfugiée. Elle, qui a du quitter, avec son époux et ses deux enfants en bas âge, la Macédoine, sa terre natale et Skopje la ville où elle vivait. Une terre et une ville qu'elle aime et qu'elle n'a quitté qu'à regret pour sauver son mari et préserver sa famille. Un mari qui est recherché, poursuivi par les autorités, l'armée surtout. Son seul crime a été de refuser d'être réincorporé pour faire la guerre. Désertion ? Non ! Seulement Peter ne pouvait pas, ne voulait pas se résoudre à porter l'uniforme et aller au combat. Par crainte, dit Ana, de se retrouver nez à nez, au combat avec un ami d'enfance, un copain de quartier, qu'il soit albanais ou d'une autre ethnie... Car c'est cela la guerre dans les Balkans! Autrefois en ex-Yougoslavie, nous vivions, ensemble tranquillement, comme une même famille. Aujourd'hui, les nationalismes prennent la place des valeurs multiethniques que nous avons connues et respectées. Peter ne veut pas prendre les armes. Et contre qui d'abord ? Alors nous avons fui notre pays... Après un long et détestable voyage, cachés au fond d'un camion bâché, on s'est retrouvé au petit matin sur le bord d'une autoroute en Belgique. Puis commencèrent nos déboires, nos démarches, la demande d'asile, le premier avis négatif logique et l'horreur des centres d'accueil ! Au début, on est toujours content d'avoir un toit (une chambre pour nous quatre), un repas chaud et des vêtements. Mais au fur et à mesure que le temps passe, la désillusion prend le pas sur l'espoir. Les familles regroupées dans le centre ont chacune leurs problèmes propres, leur manière de vivre, de voir les choses, leurs propres coutumes et habitudes... Des accrochages réguliers, des disputes quotidiennes, un calvaire qu'il faut subir et gérer au quotidien... Les interviews qui stressent, les enfants qui sont traumatisés, l'attente, la longue et sadique attente du résultat de l'interview, le passage du facteur et la réponse toujours négative des autorités, l'absence de repères, le moral à zéro... Les sempiternels recours et l'impression de se sentir malvenu ici, comme si nous étions des parias ! Et puis enfin un autre centre avec des bungalows : deux chambres, une cuisine, mais des toilettes communes...La vie est quand même plus intime dans ce bungalow mais l'autorité du directeur du centre, sa manière de gérer les choses et la vie des hôtes qui lui ont été confiés relève d'un sadisme au quotidien ! Plusieurs mois : des dépressions, un moral très bas et enfin retour à la case zéro: une seule chambre pour nous tous...Le calvaire qui reprend ! Et après plusieurs tentatives et demandes de transfert, nous sommes « dispatchés » vers Caritas international. Là, enfin, nous sommes vraiment pris en charge pour ce que nous sommes : des demandeurs d'asile, des êtres humains dont on respecte la dignité. Depuis lors, nous habitons ici, dans cet appartement familial pour nous tous seuls ! Nous recevons de l'aide et Marie (la responsable régionale) nous visite régulièrement ainsi que des assistants sociaux locaux. Nos enfants suivis par un pédopsychiatre vont beaucoup mieux. Ils sont très bien intégrés à l'école. Nous maîtrisons tous le français et je dois personnellement suivre bientôt une formation d'interprète sociale. Le seul problème c'est la décision du Conseil d'Etat qui pend sur nous comme une épée de Damoclès ! Que nous réserve l'avenir ? Et dire que nous sommes en Belgique depuis 2001 ! Nous stressons toujours car nous ignorons ce que décidera le Conseil d'Etat. Devrons-nous repartir vers d'autres horizons incertains, car il n'est pas question, pour notre sécurité, de retourner en Macédoine ? Errer comme beaucoup d'illégaux d'une région à une autre ? Nous serons alors de vrais parias et rien qu'à cette pensée, le désespoir m'envahit... Au plafond, pendent des décorations de Noël. Elles rappellent quelques furtifs moments de bonheur...
|