Au Pakistan, les inondations provoquent un exode rural difficilement gérable

09/09/10 - En proie à une crue historique de l'Indus, le Pakistan fait face avec difficulté à l'afflux massif de ses populations rurales vers les villes.

 Lundi matin, la Caritas de Thatta, où vit une minorité chrétienne, a distribué une centaine de paquets de survie aux sinistrés recensés la veille. Ces lourds paquets contiennent 20 kg de farine, 5 kg de riz, 3kg de sucre, 3 kg de féculents, 3 kg d'huile, du chili, un kilo de sel, un kilo de lait en poudre, des savons de la lessive, des produits d'hygiène et deux moustiquaires. Sous la direction de l'évêque d'Hyderabad, Mgr Max Rodrigues, les bénéficiaires sont introduits dans une petite cour où ne peuvent entrer qu'une dizaine de personnes. Tout débordement peut ainsi être contenu. Et tout c'est effectivement bien passé. Qarser, une jeune femme déjà veuve, mère de deux garçons de 10 et 14 ans, a le temps d'expliquer que c'est grâce à un pasteur évangélique qu'elle a pu quitter sa maison une heure avant que l'eau n'inonde sa maison. Le pasteur avait reçu un coup de téléphone lui demandant d'envoyer un bus. Elle travaillait dans une usine de ciment qui a, elle aussi, été inondée. Elle n'a donc plus de travail. Aidée d'un voisin, elle a emporté son paquet de survie dans un camp à Makli où elle vit avec ses enfants et ses parents depuis une semaine.

Prêts à tout pour survivre

Makli est une petite ville sur les hauteurs, à une dizaine de kilomètres de Thatta. Elle est connue des touristes pour sa magnifique nécropole. Depuis quelques jours, Makli est envahie par des milliers d'êtres affamés et dépenaillés qui se sont installés sur le cimetière et aux bords des routes. Ils sont en colère. Ils sont épuisés. Ils crient au passage des voitures qui ne s'arrêtent pas pour leur venir en aide. Et ceux qui leur en portent se font agresser. Quand des bouteilles d'eau leur sont distribuées, c'est du haut d'un camion, jetées une à une, certaines viennent exploser sur la chaussée, d'autres font l'objet de bagarres acharnées. Plus loin, deux enfants d'à peine quatre ans tentent de remplir une tasse avec de la farine répandue sur la chaussée. Plus loin encore, des citadins venus porter secours jettent depuis leur voiture des sacs remplis de vêtements en direction des talus et redémarrent en trombe en voyant dévaler des hordes d'hommes, de femmes, d'enfants prêts à tout pour survivre.

Partir pour Karachi

Combien sont-ils encore, bloqués aux derniers étages ou sur le toit de leurs maisons ? Plusieurs centaines, d'après un secouriste, dans une dizaine de villages sur la route coupée par l'eau jusqu'à Sujawal, ville où plusieurs dizaines de milliers d'habitants sont eux-mêmes sinistrés. Tour à tour, les zodiaques ramènent sept ou huit personnes jusqu'aux camions militaires qui les attendent en haut de la butte pour les mener à Makli ou Thatta. Là, ils sont regroupés et invités à partir pour Karachi où des camps les attendent. Rien que ce lundi matin du 30 août, 300 personnes ont été secourues. La veille, les camions en ont emporté pas moins de 1500.

Sous des arbustes

A Karachi, la situation devient intenable. Déjà gangrénée par des bidonvilles qui s'y agglomèrent depuis des années, la mégapole voit ses bords d'autoroutes envahis par ces nouveaux sans abri. Sur des dizaines de kilomètres, des familles entières s'agglutinent sous des arbustes, sous des tentes improvisées, sous un lit qui sert le jour à se protéger du soleil. Ils ont amené avec eux leur animal domestique, un buffle, un âne, une chèvre, leur seule richesse. Ils n'ont plus rien à se mettre. Ils n'ont rien à boire ni à manger. Ils sont aujourd'hui des centaines. Ils risquent demain d'être des milliers.

Trente femmes enceintes

A Karachi, le gouvernement a mis en place 48 camps pour accueillir ces réfugiés. Souvent des écoles, encore fermées pour les vacances. Au collège Kunkar de Gadab Town, dans un théâtre de verdure de la toute proche banlieue, plusieurs dizaines de familles ont investi les salles de classe depuis une semaine. Dans le jardin, une dizaine de buffles disputent l'herbe à quelques chèvres, tandis que des femmes douchent leurs enfants à la pompe d'un camion citerne. A l'intérieur, grande bâtisse de deux niveaux desservis par un escalier central, des vieillards sont étendus sur des paillasses au rez-de-chaussée. Au dessus, les familles vivent à même le sol, sur des tapis. Ils sont épuisés et se permettent de manger, ce qui est autorisé dans leur cas en période de ramadan. Les nuées de mouches se mêlent à l'air étouffant qu'ont du mal à respirer des enfants en bas âge. Il y a pourtant là sept médecins diligentés par le gouvernement qui se relaient jour et nuit. Le médecin de permanence assure qu'il n'y a pas de cas graves. Il y a suffisamment de médicaments pour soigner tout le monde. Quelques fièvres, quelques prurits, trente femmes enceintes. Le problème vient plutôt de la nourriture. Elle est apportée chaque jour par des membres de l'administration. Elle est déjà cuisinée mais elle n'est pas fraiche. « La chaleur a fait tourner le lait et a gâté les sauces, les viandes sont avariées, le pain est dur » se plaignent plusieurs femmes. Elles préfèreraient qu'on leur donne des matières premières et de quoi cuisiner.

Jusqu'à la mémoire

Les revendications sont les mêmes à l'école publique toute proche qui abrite deux cents réfugiés ou au grand collège technique du centre de Karachi qui en abrite 15 000. L'administration, l'armée, la police, les cuisiniers, les médecins travaillent main dans la main pour éviter que ces gens soient totalement démunis. Ces deux camps ne sont pas les pires malgré les problèmes gastriques causés par la nourriture servie. Au College Shamspir, près de la mer, sont entassées 117 familles dans un hangar de béton au sol de terre battue parmi des ballots de vêtements. Deux femmes sont étendues, l'une sur le sol, entourée de plusieurs femmes très inquiètes, l'autre sur un lit, seule dans un coin, la main pendant, secouée de spasmes. Ils se retrouvent dans cet endroit parce qu'ils ont tout perdu : jusqu'à la mémoire pour l'un d'entre eux, jusqu'à la raison pour deux fillettes, jusqu'à l'espoir pour ceux qui ont encore la force de s'exprimer.

 

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