Haïti : A voté !

 30/11/2010 - La tension est palpable à Port-au-Prince en cette période d’élection et nombreux sont les habitants de la capitale qui disent ne pas vouloir se rendre aux urnes. Beaucoup préfèrent rester chez eux, lassés des promesses non-tenues de la classe politique ou par crainte pour leur sécurité. Malgré les appels au calme lancés par le Conseil Électoral Provisoire aux candidats et à leurs partisans, les incidents et les accusations de fraude se sont multipliés, émaillant la crédibilité de ce scrutin déterminant pour l’avenir du pays.

Les slogans fédérateurs des 17 candidats à la présidentielle haïtienne tranchent avec la réalité de la rue ce dimanche matin. Le trafic habituellement surchargé de Port-au-Prince est fluide, presque inexistant. L’affluence aux premières heures du vote est faible et pourtant, les files ne tardent pas à se former devant les bureaux de vote. La frustration augmente rapidement et les premières manifestations ne se font pas attendre dans la commune de Pétionville, mais la police et les militaires de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti (MINUSTAH) veillent au grain. Ils ne sont pas les seuls. Dans son sermon du jour, prononcé sous les tentes installées sur le parvis de la cathédrale en ruine, le père Éric Glandas Toussaint, directeur de Caritas Port-au-Prince, appelle à la sérénité. Ce dernier invite les fidèles à se mobiliser et à accomplir leur devoir civique dans le calme. « Les élections sont souvent accompagnées d’instabilités et beaucoup d’Haïtiens sont inquiets et redoutent des débordements », confie-t-il. « C’est aussi notre rôle de prêtre de véhiculer ces messages et de les rassurer. Si le pasteur cède à la panique, qu’advient-il du troupeau ? »

« Si le pasteur cède à la panique, qu’advient-il du troupeau ? »

Aux abords des bureaux, les retards enregistrés s’ajoutent à la confusion ambiante : en fin de matinée, beaucoup d’électeurs ignorent encore où ils doivent voter. La gestion des listes électorales s’avère un véritable casse-tête logistique dans une ville où les administrations ont, elles aussi, subi de plein fouet le séisme du 12 janvier dernier. Ce n’est pas le seul facteur qui explique une participation au scrutin que les commentateurs qualifient de « faible à moyenne ». La fin de la campagne restera en effet marquée par une multiplication d’actes de violence et des soupçons anticipés de fraude à grande échelle. L’épidémie de choléra qui touche le pays depuis plus d’un mois aura fait le reste.

Malgré les appels des autorités et des Nations Unies pour informer l’électorat du risque de transmission proche de zéro que comporte un tel mouvement de population, le bilan officiel de 1.648 décès est dans tous les esprits. Les nombreuses organisations présentes tâchent de garder l’épidémie sous contrôle. Parmi elles, le réseau Caritas continue de sensibiliser, à travers les 400 paroisses que regroupe Caritas Haïti, mais aussi sur les ondes et dans les camps de déplacés. Parallèlement, Caritas redouble d’efforts en matière de distribution de kits d’hygiène, de fourniture en eau, d’assainissement et de prise en charge des malades.

Séisme politique ?


Sur le coup de 14h00, 13 des candidats à l’élection présidentielle demandent l’annulation du scrutin à l’occasion d’une conférence de presse conjointe. Motif : des irrégularités flagrantes que ces derniers qualifient de « planifiées en faveur du candidat officiel Jude Célestin de la plateforme Inite ». Les bureaux ferment deux heures plus tard dans une ambiance électrique. La nuit se lève, le peuple se soulève. Des cohortes de Port-au-Princiens prennent d’assaut les grands axes de la ville et se rassemblent par milliers en différents points de la ville pour manifester leur mécontentement. À l’heure d’écrire ces lignes, il est encore trop tôt pour prédire les conséquences, à court comme à long terme, de ce que les analystes annoncent déjà comme une nouvelle crise politique en Haïti.

Le coût de ce scrutin dont la crédibilité est déjà mise à mal s’élève à 22 millions d’euros, supportés pour un tiers par la république caribéenne. Une facture salée à l’heure où près de 1,3 million de rescapés du séisme survivent encore sous des toiles de tentes. « Nous, tout ce qu’on veut, c’est rentrer chez nous », répète l’une d’entre eux rencontrée dans l’un des camps de la commune de Tabarre. Elle s’y est installée avec sa famille le 19 janvier. Grâce au soutien de Caritas, ils disposent d’installations sanitaires et de nourriture, mais en l’absence de déblocage politique de la situation leur avenir reste incertain « Ici aussi, il y a la tradition qu’en décembre, on se retrouve en famille. Cette année, ça s’annonce très mal… Il est temps que l’on nous considère autrement ! » Il reste à espérer avec le peuple haïtien que les candidats, vainqueurs et vaincus, sauront à l’image du Père Éric se montrer responsables et consacreront au plus vite leur énergie aux nombreux chantiers qui les attendent.

 

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