RD Congo

Quand le viol devient une arme


25/03/09 - Lulu Mitshabu travaille pour Caritas Australie en tant que coordinatrice pour l’Afrique. A l’occasion de la Journée internationale de la femme, elle a pris la parole le 5 mars dernier à Brisbane au sujet de la situation dramatique en République Démocratique du Congo (RDC). Personne dans l’assistance n’aurait pu soupçonner le terrible récit qu’elle allait raconter et encore moins s’imaginer qu’au Congo il existe désormais un véritable système de viols organisés, utilisé comme arme de guerre.


En République Démocratique du Congo, d’après les estimations, chaque jour 1.200 personnes meurent de causes non naturelles. Au cours de la deuxième guerre congolaise (août 1998 - juillet 2003), pas moins de 4 millions de personnes ont perdu la vie, et depuis lors on déplore encore quelque 2,1 millions de morts conséquences de la pauvreté et des conflits.

80% de la population congolaise vit maintenant en dessous du seuil de pauvreté et environ 70% de congolais souffrent de malnutrition. L'espérance de vie est d’à peine 47 ans. Les statistiques les plus récentes révèlent que 20% des enfants n'atteindront jamais l'âge de 5 ans. Les causes de cette mortalité massive sont liées aux conflits : la maladie, la pauvreté, les atrocités et les violences sexuelles.

Lulu Mitshabu souhaitait principalement s’adresser au public au sujet du viol – du viol à grande échelle. Elle a donc expliqué comment, au Congo, des dizaines de milliers de femmes sont systématiquement abusées sexuellement, afin de déstabiliser et de prendre en otage leur communauté tout entière.

Le viol est utilisé comme arme de guerre, pour atteindre les objectifs du gouvernement et de l’armée, a-t-elle précisé. Les femmes sont en effet fort vulnérables surtout lorsqu’elles doivent sortir pour aller s’approvisionner en eau et les filles sont les cibles de violences sexuelles lorsqu’elles se rendent à l’école, etc. La situation est tellement dramatique que l’on considère maintenant qu’une femme est plus en danger de mort qu’un soldat au front.

D’après Lulu Mitshabu, « on assiste à une recrudescence de l’esclavage sexuel et de la prostitution forcée, pour atteindre des objectifs militaires ». Les femmes sont parfois violées par 20 hommes différents. L'âge des victimes varie de moins de six mois à plus de 70 ans. Les jeunes filles sont également kidnappées pour servir d’esclaves sexuelles.

Les femmes sont battues ou violées en présence de leur famille et mari. On a relevé des cas de pénétration avec des couteaux et autres objets. Le résultat est que de nombreuses familles restent traumatisées pour le restant de leurs jours. Les hommes aussi sont profondément touchés, ils sont honteux et malheureux de n’avoir pas été en mesure de protéger leurs épouses et leurs filles.

Le but du viol à grande échelle est de déstabiliser les mouvements d’opposants, a expliqué Lulu. Mais la situation vire à la crise de santé publique. Le viol étant fréquemment la cause de graves problèmes de santé, comme la propagation plus rapide du VIH/SIDA qui touche actuellement environ 60% de la population. Mais d’autres maladies aussi refont surface. Certaines jeunes filles souffrent par exemple de fistules inflammatoires. Un grand nombre de ces infections ne sont pas reprises dans les statistiques car beaucoup de femmes ne font pas appel à l'aide médicale, parce qu’elle n’est pas abordable financièrement ou tout simplement parce qu’elle n’est pas disponible.

Certaines informations complémentaires laissent apparaître qu’un nombre croissant d’enfants sont victimes de viols. En tant qu’organisation humanitaire, Caritas nourrit les plus grandes craintes à cet égard. Si cette spirale infernale de viols à répétitions ne cesse pas rapidement, les jeunes finiront par banaliser le viol. A long terme, il s’agirait d’une catastrophe incommensurable pour le Congo.


Lulu Mitshabu, elle-même née au Congo, nous dit qu'elle a depuis toujours ressenti le besoin de dénoncer l’injustice. Son père l’a soutenait dans ce choix mais sa mère, craignant qu’elle ne ruine ses chances de pouvoir se marier, l’a mettait fréquemment en garde. Elle fut arrêtée pour la première fois à l'âge de 12 ans.

Elle raconte qu’elle s’est alors fait la promesse de faire entendre au monde extérieur les histoires atroces des femmes congolaises. Mais finalement, elle a été obligée de fuir pour sauver sa vie. Pour traverser la frontière elle a dû vendre jusqu’aux chaussures de ses enfants. Elle a maintenant 6 filles et travaille pour Caritas Australie.

D’après elle, le rôle des compagnies minières multinationales doit être examiné d’urgence. C’est l’unique manière de mettre un terme au conflit qui secoue le Congo puisque ce sont ces entreprises qui concluent les contrats avec les groupes de rebelles.

La RD Congo est l’un des pays les plus riches d’Afrique, du moins en matière de ressources naturelles. Les richesses minérales présentes dans le sol sont colossales, et on estime que la province du Katanga détient à elle seule 34% du stock mondial de cobalt et 10% des réserves de cuivres. Et tout cela sans parler de la multitude de terres cultivables et des impressionnantes forêts, que seul le bassin amazonien ne doit pas lui envier.

Mais ces potentielles richesses naturelles ont toujours été – du moins depuis l'arrivée des européens au 19e siècle – un véritable fléau pour la RDC. Au cours des dernières années, plus particulièrement, ces richesses ont été la cause d’une série de conflits sanglants, encore aggravés par la corruption profondément enracinée du pouvoir central. La population locale, quant à elle, n’a pas encore tiré grand profit de ses richesses naturelles.

Caritas Congo nous communique régulièrement que les combats dans le nord et l'est du pays se poursuivent sans relâche, et cela en dépit d'un cessez-le-feu sous l'égide de l'ONU, pourtant approuvé et signé par toutes les parties concernées.

Le Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki-Moon a visité récemment le Nord-Kivu, où depuis 6 mois l’armée congolaise régulière (FARDC) et le groupement de rebelles tutsis, mieux connus sous le nom de « Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) » se livrent de cruelles batailles. On y dénombre plus de 250.000 personnes déplacées qui viennent s’ajouter aux 800.000 réfugiés suite aux précédents conflits dans la région.

Ban Ki-Moon a également rendu visite à Goma à quelques femmes et filles victimes de violences sexuelles. Selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, il y aurait eu environ 200.000 femmes et filles agressées au cours de ces 12 dernières années. Le territoire le plus touché étant notamment la région du Kivu. Caritas est actif dans cette région et propose un accompagnement médical aux victimes de violences sexuelles.

Lulu Mitshabu espère que le mandat actuel des forces de maintien de la paix de l’ONU sera renforcé et que le nombre de Casques bleus augmentera. A l’heure actuelle, les Casques bleus n’ont qu’une mission d’observation qui ne peut s’étendre à la protection effective des citoyens. Les soldats de la paix devraient également être formés sur les conséquences et les dommages liés à l’utilisation du viol comme arme de guerre.

En ce moment, la situation est toujours identique. Les viols massifs restent le lot quotidien du Congo, nous dit Lulu. Mais ils ne font guère la une des journaux et sont rarement évoqués par les autres médias. « Les gens ne veulent pas en entendre parler. C’est tellement horrible » soupire-t-elle. Dans un même souffle, elle implore que l’on ne taise pas plus longtemps cette vague de viols qui a déferlé sur le Congo. Les gouvernements, les politiciens, les télévisions, la radio, les journaux et les paroisses doivent savoir qu’aujourd’hui, au 21ème siècle, le viol massif des femmes est utilisé comme arme de guerre en République Démocratique du Congo.

« Et qu’il s’agit là d’un génocide silencieux. »

 

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